Market makers, spread et liquidité
Spread, profondeur, slippage, frais maker/taker, contrats de market making et wash trading : comprendre ce qui rend un marché crypto vraiment liquide.
L’essentiel
Ce guide est une information générale à visée pédagogique et ne constitue pas un conseil en investissement.
Le carnet d'ordres en deux mots
Sur un exchange centralisé ou un perp DEX à carnet d'ordres, chaque marché possède un carnet d'ordres : la liste de tous les ordres limites en attente.
- Le bid est le prix le plus élevé auquel quelqu'un accepte d'acheter.
- L'ask (ou offre) est le prix le plus bas auquel quelqu'un accepte de vendre.
- Le prix médian (mid) est la moyenne des deux.
Quand vous passez un ordre au marché, vous achetez à l'ask ou vendez au bid. Vous « traversez » donc le carnet.
Le spread : le coût invisible de chaque trade
Le spread est l'écart entre le bid et l'ask. Si le meilleur acheteur est à 99,95 et le meilleur vendeur à 100,05, le spread est de 0,10, soit 0,1 % du prix médian. En jargon, on parle aussi de points de base (bps) : 1 bp vaut 0,01 %, donc ce spread fait 10 bps.
Ce coût ne figure dans aucune grille tarifaire, mais vous le payez. Si vous achetez puis revendez immédiatement au marché, vous perdez le spread, en plus des frais.
Ordres de grandeur à garder en tête :
- Les grandes paires (BTC, ETH contre stablecoins) sur les plateformes majeures ont souvent un spread très serré.
- Les petits tokens, les paires exotiques et les heures creuses ont des spreads plus larges.
- Le spread s'élargit brutalement en période de forte volatilité, précisément quand beaucoup de traders veulent sortir.
La profondeur : combien le marché peut absorber
Un spread serré ne suffit pas. Il faut aussi regarder la profondeur : la quantité disponible à chaque niveau de prix. Un carnet peut afficher un spread minuscule avec seulement quelques centaines d'euros au meilleur prix, puis presque rien derrière.
Le market maker Flowdesk résume bien l'idée : un spread de 5 bps avec seulement quelques centaines de dollars de liquidité est moins sain qu'un spread de 30 bps avec 100 000 $ de profondeur. Pour un trader, la bonne question n'est pas « quel est le spread ? » mais « à quel prix moyen sera exécutée ma taille ? ».
Une mesure courante consiste à additionner la valeur des ordres présents à moins de 1 % ou 2 % du prix médian, de chaque côté du carnet.
Le slippage, illustré
Le slippage (glissement) est la différence entre le prix attendu et le prix réellement obtenu. Il apparaît quand votre ordre consomme plusieurs niveaux du carnet.
Exemple concret
Voici le côté vendeur d'un carnet simplifié, avec un prix médian de 100 :
| Prix (ask) | Quantité disponible |
|---|---|
| 100,05 | 2 unités |
| 100,10 | 3 unités |
| 100,20 | 5 unités |
Vous achetez 8 unités au marché :
- 2 unités à 100,05 = 200,10
- 3 unités à 100,10 = 300,30
- 3 unités à 100,20 = 300,60
- Total : 801,00, soit un prix moyen de 100,125.
Par rapport au meilleur ask affiché (100,05), vous avez glissé de 0,075 %. Par rapport au prix médian, votre coût total d'exécution est de 0,125 %, avant les frais de trading. Sur un marché peu profond, le même ordre pourrait coûter plusieurs pourcents.
Pour limiter le slippage :
- utilisez des ordres limites plutôt que des ordres au marché quand vous n'êtes pas pressé ;
- découpez les gros ordres en plusieurs petits, ou utilisez un ordre TWAP (exécution fractionnée dans le temps) si la plateforme le propose ;
- évitez de trader de grosses tailles sur des paires illiquides ou pendant les pics de volatilité ;
- consultez le carnet ou l'estimation du prix moyen avant de valider.
Qui sont les market makers ?
Un market maker (teneur de marché) est un acteur qui place en permanence des ordres d'achat et de vente de part et d'autre du prix. Il gagne principalement sur le spread : acheter un peu moins cher, revendre un peu plus cher, des milliers de fois. En contrepartie, il assume un risque de stock (détenir un actif qui peut baisser) et doit ajuster ses prix très vite.
Sans eux, les carnets seraient vides une bonne partie du temps et chaque ordre ferait bouger le prix. Il s'agit souvent de sociétés spécialisées qui utilisent des algorithmes, mais n'importe quel trader qui place un ordre limite joue un petit rôle de fournisseur de liquidité.
Frais maker et taker
Les exchanges distinguent deux types d'ordres, comme l'explique le centre d'aide de Kraken :
- Un ordre maker n'est pas exécuté immédiatement : il s'ajoute au carnet et attend. C'est typiquement un ordre limite placé en dessous du prix actuel pour un achat.
- Un ordre taker est exécuté immédiatement contre un ordre déjà présent. Les ordres au marché, et les stops qui se déclenchent au marché, sont des ordres taker.
Les frais maker sont en général plus bas que les frais taker, parfois nuls ou même négatifs (on parle de rebate, une remise versée au maker) sur certaines plateformes ou à partir de certains volumes. La logique : le maker ajoute de la liquidité, le taker en retire.
Pour vous, cela signifie qu'une stratégie utilisant des ordres limites paie à la fois moins de spread et moins de frais. En contrepartie, votre ordre peut ne jamais être exécuté si le prix part dans l'autre sens.
Les contrats de market making lors d'un lancement de token
Quand un nouveau projet lance son token, il signe souvent un contrat avec un market maker pour assurer une liquidité minimale dès l'ouverture des échanges. Deux modèles dominent, selon Flowdesk.
Le modèle « retainer »
Le projet prête au market maker à la fois des tokens et de la monnaie de cotation (par exemple des USDC), et lui verse des honoraires mensuels. À la fin du contrat, le market maker rend l'intégralité du prêt. Le projet garde le contrôle sur la stratégie et le choix des plateformes, mais porte le risque en capital.
Le modèle « prêt + option d'achat »
Le projet prête des tokens au market maker (souvent un pourcentage de l'offre) et lui accorde une option d'achat (call option) sur ces tokens à un prix convenu à l'avance, appelé strike. À l'échéance, le market maker peut soit rendre les tokens, soit exercer l'option si le prix de marché dépasse le strike, et empocher la différence. Le market maker apporte lui-même le capital pour le côté acheteur.
Ce modèle coûte moins de trésorerie au projet, mais il lui fait abandonner une partie du potentiel de hausse et lui laisse moins de contrôle sur la façon dont la liquidité est déployée.
Pourquoi cela vous concerne
Ces accords sont rarement publics. Pourtant, un market maker qui détient une grosse quantité de tokens prêtés peut en vendre une partie sur le marché, et les incitations liées à une option ne coïncident pas toujours avec l'intérêt des petits porteurs. Quand un projet publie ses tokenomics, cherchez si une allocation « liquidité » ou « market making » est mentionnée et à quelles conditions. Voyez aussi notre guide sur la tokenomics et les unlocks.
Wash trading : quand le volume est faux
Le wash trading consiste à s'acheter et se vendre à soi-même (ou entre comptes contrôlés par la même personne) pour gonfler artificiellement le volume. L'objectif est de faire paraître un token plus actif et plus liquide qu'il ne l'est, pour attirer des acheteurs ou obtenir une cotation.
Un cas documenté : l'opération du FBI en 2024
Le 9 octobre 2024, la SEC et le département de la Justice américain ont annoncé des poursuites contre plusieurs sociétés présentées comme des market makers, dont ZM Quant, Gotbit et CLS Global. Selon la SEC, des algorithmes auraient généré des milliards de dollars de volume artificiel par jour.
Le DOJ a précisé que dix-huit personnes et entités étaient poursuivies, et que le FBI avait créé son propre token (NexFundAI) dans le cadre d'une opération d'infiltration : plusieurs de ces sociétés auraient accepté de fournir du wash trading pour ce token. Selon le DOJ, un tableau de bord permettait même aux clients de choisir le volume quotidien de faux échanges souhaité. Plus de 25 millions de dollars en crypto ont été saisis et plusieurs prévenus ont plaidé coupable.
En Europe, le règlement MiCA interdit la manipulation de marché, notamment les transactions qui donnent des signaux faux ou trompeurs sur l'offre, la demande ou le prix d'un crypto-actif.
Les signaux d'alerte
- Volume énorme par rapport à la capitalisation et au nombre de détenteurs, sans actualité qui l'explique.
- Volume élevé mais carnet vide : si des millions s'échangent chaque jour, la profondeur devrait suivre.
- Volume très régulier, heure après heure, sans les pics et creux naturels d'un vrai marché.
- Tailles de trades répétitives ou transactions qui s'enchaînent au même prix à intervalles fixes.
- Volume concentré sur des plateformes peu connues, alors que les plateformes réglementées montrent peu d'activité.
- Écart important entre volume affiché et nombre réel de transactions ou d'adresses actives sur la blockchain.
Aucun de ces signaux n'est une preuve à lui seul, mais leur accumulation doit vous rendre très prudent.
Les erreurs à éviter
- Juger un marché à son seul volume : le volume peut être fabriqué, la profondeur beaucoup moins facilement.
- Passer un gros ordre au marché sur une paire peu liquide sans regarder le carnet.
- Ignorer le spread dans le calcul de vos coûts, surtout si vous tradez souvent.
- Oublier que la liquidité disparaît en cas de panique : le spread affiché au calme n'est pas celui que vous aurez lors d'un krach.
- Confondre frais maker et taker : un stop au marché paie le tarif taker.
- Acheter un token récemment lancé sans vous demander qui assure sa liquidité et à quelles conditions.
Checklist avant de trader une paire
- Quel est le spread actuel, en pourcentage ?
- Combien de valeur y a-t-il à moins de 1 % à 2 % du prix, de chaque côté ?
- Quel prix moyen obtiendrais-je pour ma taille ?
- Puis-je utiliser un ordre limite pour payer le tarif maker ?
- Le volume affiché est-il cohérent avec la profondeur et l'activité on-chain ?
À retenir
- La liquidité se mesure au spread et à la profondeur, pas au volume seul.
- Le slippage dépend de la taille de votre ordre par rapport au carnet : calculez le prix moyen, pas le meilleur prix affiché.
- Les ordres maker ajoutent de la liquidité et paient généralement moins de frais que les ordres taker.
- Les lancements de tokens s'appuient souvent sur des contrats de market making (retainer ou prêt + option) rarement publics, qui peuvent créer une pression vendeuse.
- Le wash trading existe et a été sanctionné : un volume élevé avec un carnet vide est un signal d'alerte.
Sources
- Kraken Support — What are maker and taker fees?
- Flowdesk — Crypto Market Making Models: Retainer vs Loan/Call Explained
- SEC — SEC Charges Three So-Called Market Makers and Nine Individuals in Crackdown on Manipulation of Crypto Assets
- U.S. Department of Justice (District of Massachusetts) — Eighteen Individuals and Entities Charged in International Operation Targeting Widespread Fraud and Manipulation in the Cryptocurrency Markets
- EUR-Lex — Règlement (UE) 2023/1114 sur les marchés de crypto-actifs (MiCA)