Programmes de points : comment ça marche
Points, saisons, parrainage : comprendre ce que mesurent les programmes de points crypto, pourquoi ils ne garantissent rien et ce qu'ils coûtent vraiment.
L’essentiel
Qu'est-ce qu'un programme de points ?
Depuis 2023, de nombreux protocoles (plateformes d'échange décentralisées, réseaux de seconde couche, protocoles de restaking…) affichent un compteur de « points » dans leur interface. Plus vous utilisez le service, plus votre compteur augmente.
Concrètement, il s'agit d'un tableau de score tenu par l'équipe du projet, le plus souvent hors blockchain (dans une base de données). Ce n'est pas un token : vous ne pouvez pas l'envoyer à quelqu'un, le vendre sur un exchange ou le retirer vers votre wallet (portefeuille crypto).
Pourquoi les projets font-ils cela ? Principalement pour deux raisons :
- Attirer et retenir des utilisateurs avant d'avoir un token, en laissant entendre qu'une récompense pourrait venir plus tard.
- Garder la main sur la future distribution : l'équipe observe l'activité pendant des mois, puis décide qui récompenser et comment.
Il faut donc voir les points comme une comptabilité pré-airdrop : un registre qui servira peut-être de base de calcul pour une distribution de tokens (un airdrop), si elle a lieu.
Comment gagne-t-on des points ?
Chaque programme a ses propres règles, mais on retrouve souvent les mêmes familles de critères.
Le capital déposé et la durée
Certains protocoles récompensent le fait de laisser des fonds déposés. Le calcul ressemble à « montant × temps ». Par exemple, les points EigenLayer étaient décrits comme une mesure du « montant staké intégré dans le temps », exprimé en ETH·heures selon l'analyse de LlamaRisk : 1 ETH déposé pendant 10 heures rapportait autant que 10 ETH pendant 1 heure.
Sur Blast, la documentation officielle indique que les wallets gagnent des points automatiquement à chaque bloc en fonction de leur solde en ETH, WETH ou USDB.
L'activité et le volume
Sur les plateformes de trading, les points sont souvent liés au volume échangé, aux frais payés, à la liquidité fournie ou à d'autres indicateurs d'usage. C'est le cas des plateformes de contrats perpétuels décentralisées (perp DEX). Le hub de farming Perp DEX détaille ce cas.
Les multiplicateurs et bonus
Beaucoup de programmes ajoutent des multiplicateurs : utiliser une application partenaire, déposer tôt, garder ses fonds longtemps… Blast annonçait par exemple, pour sa phase 2, jusqu'à 12 multiplicateurs qui doublaient chacun le solde de points et le rythme de gain.
Le parrainage
Le parrainage (referral) permet de gagner une part des points de ceux que vous invitez. Sur Hyperliquid, la documentation indique que les parrains (« affiliates ») recevaient 1 point pour 4 points gagnés par les utilisateurs parrainés. Ces bonus peuvent peser lourd, mais ils créent aussi une incitation à publier son lien partout et à gonfler artificiellement son réseau, ce que les projets surveillent de près.
Les saisons : un programme découpé dans le temps
La plupart des programmes fonctionnent par saisons (ou phases, ou « epochs ») : une période avec un budget de points et des règles, suivie d'une nouvelle période aux règles parfois différentes.
L'exemple de Hyperliquid, tel que décrit dans sa documentation :
| Période | Points distribués |
|---|---|
| 1er nov. 2023 – 1er mai 2024 | 1 000 000 par semaine |
| 29 mai 2024 – nov. 2024 | 700 000 par semaine |
Ce découpage a deux conséquences pratiques :
- Le nombre de points par semaine est souvent fixe. Si de plus en plus de personnes participent, chaque participant en reçoit mécaniquement moins pour la même activité.
- Les règles changent d'une saison à l'autre. Une stratégie qui rapportait beaucoup en saison 1 peut ne plus rien rapporter en saison 2.
Des points à des tokens : aucune conversion garantie
C'est le point le plus important de ce guide. Un point n'a pas de valeur tant que le projet n'a pas décidé de lui en donner une.
- Le taux de conversion (combien de tokens pour un point) n'est presque jamais annoncé à l'avance.
- Le prix du token après son lancement est inconnu.
- Le projet peut appliquer des filtres au moment de la distribution : exclusion de certains pays, exclusion des comptes jugés frauduleux (voir Sybil : pourquoi les multi-comptes se font exclure), plafonds, minimums.
- Le projet peut modifier les points déjà attribués. La documentation de Hyperliquid précise ainsi que la plateforme « se réserve le droit de modifier les distributions de points passées à sa seule discrétion ».
LlamaRisk relevait en 2024 plusieurs zones de flou sur les points de restaking : statut juridique peu clair dans les conditions d'utilisation, non-transférabilité, possibilité de révocation, et valeur « opaque » au-delà de leur rôle d'indicateur pour un futur airdrop. L'analyse notait aussi qu'EigenLayer ne s'était pas engagé à convertir ses points en tokens.
Même lorsque la distribution arrive, elle peut surprendre. Pour sa première saison, la fondation Eigen a distribué 5 % de l'offre initiale d'EIGEN sur la base d'un instantané (« snapshot ») du 15 mars 2024, avec des critères de « loyauté » (montant, durée, moment de participation, régularité), un plafond de 33 % pour une même entité et des tokens non transférables au lancement. Autrement dit, des participants ont reçu des tokens qu'ils ne pouvaient pas vendre immédiatement.
Exemple concret
Prenons trois cas réels, cités uniquement à titre d'illustration de mécanismes différents.
Blast (réseau de seconde couche). Les points s'accumulaient selon le solde déposé. La documentation distingue les « Points », gagnés par les utilisateurs, et le « Gold », distribué aux applications, qui devaient le reverser intégralement à leurs utilisateurs. La phase 2 a duré 12 mois, jusqu'en juin 2025. Leçon : un même programme peut avoir plusieurs « monnaies » internes aux règles distinctes.
EigenLayer (restaking). Les points mesuraient le capital déposé dans le temps. La distribution de la saison 1 s'est appuyée sur un snapshot, des critères supplémentaires et un plafond par entité. Leçon : les points sont une donnée d'entrée parmi d'autres, pas une formule automatique.
Hyperliquid (plateforme de trading). Des points hebdomadaires ont été distribués pendant deux phases, puis le token HYPE a été lancé lors d'un « genesis event » le 29 novembre 2024. Leçon : un programme de points peut déboucher sur une distribution, mais le cadre (budget hebdomadaire, droit de modification) restait entièrement à la main de la plateforme.
Imaginez maintenant Julie, qui dépose 2 000 € d'ETH dans un protocole à points pendant six mois. Pendant ce temps :
- son capital est exposé aux risques du protocole (bug, piratage) ;
- elle renonce au rendement qu'elle aurait pu obtenir ailleurs ;
- elle ne sait pas si ses points vaudront 0 €, 50 € ou 500 €.
Sa décision ne devrait pas reposer sur un montant espéré, mais sur une question simple : « Est-ce que j'utiliserais ce service de toute façon, et est-ce que j'accepte d'y perdre ce capital ? »
Le vrai coût : le coût d'opportunité
Le coût d'opportunité, c'est ce que vous perdez en choisissant une option plutôt qu'une autre. Il est souvent oublié dans les calculs de points.
| Coût | Question à se poser |
|---|---|
| Capital immobilisé | Que rapporterait cet argent ailleurs ? |
| Risque de protocole | Le code est-il audité ? Depuis quand ? |
| Frais | Combien payez-vous en frais de transaction ? |
| Temps | Combien d'heures passez-vous à optimiser ? |
| Blocage | Pouvez-vous retirer vos fonds à tout moment ? |
Certains programmes bloquent les dépôts jusqu'à une date donnée, ou imposent un délai de retrait. Vérifiez-le avant de déposer.
Checklist avant de participer
- Lire la page officielle du programme (documentation, conditions d'utilisation), pas seulement des fils sur les réseaux sociaux.
- Identifier ce qui est mesuré : capital, durée, volume, parrainage.
- Vérifier s'il y a une saison en cours, sa date de fin et son budget.
- Chercher une mention explicite de la conversion : dans la grande majorité des cas, il n'y en a pas.
- Évaluer le risque du protocole (audits, ancienneté, montants déposés).
- Vérifier les restrictions géographiques et les conditions d'exclusion.
- Utiliser un wallet dédié et ne jamais saisir votre phrase de récupération sur un site (voir Réclamer un airdrop en sécurité).
- Noter vos dépôts, frais et dates : utile pour votre suivi.
Les erreurs à éviter
- Traiter les points comme de l'argent. Des sites affichent des estimations de valeur par point : ce sont des spéculations, pas des prix.
- Acheter ou vendre des points sur des marchés parallèles. Les points ne sont en général pas transférables. La fondation Eigen avait d'ailleurs averti que la création de produits dérivés sur son token non transférable pourrait affecter l'éligibilité aux saisons suivantes.
- Multiplier les comptes. Les projets filtrent de plus en plus les comptes liés entre eux, et l'exclusion peut concerner tous vos wallets.
- Déposer plus que ce que vous pouvez perdre pour « maximiser » les points.
- Suivre un lien de parrainage ou un faux site de « vérification des points ». Les faux sites de réclamation sont un vecteur classique de vol de fonds (voir Phishing et drainers).
- Oublier que la saison peut changer les règles ou que le projet peut ne jamais lancer de token.
Ce guide est une information générale et ne constitue pas un conseil en investissement, juridique ou fiscal.
À retenir
- Les points sont une comptabilité interne tenue par le projet, pas un actif que vous possédez.
- Aucune conversion en tokens n'est garantie, et le taux est presque toujours inconnu à l'avance.
- Les saisons, multiplicateurs et bonus de parrainage modifient la valeur relative de vos points au fil du temps.
- Le projet peut modifier ou retirer des points et exclure des comptes lors de la distribution.
- Le vrai calcul inclut le coût d'opportunité, les frais, le temps et le risque du protocole.
- Participez seulement à des services que vous utiliseriez de toute façon, avec un capital que vous acceptez de perdre.