Ordinals, Runes et les L2 de Bitcoin
Inscriptions, BRC-20, Runes, sidechains et L2 : comprendre ce qui se construit sur Bitcoin, les risques liés aux UTXO et les hypothèses de confiance.
L’essentiel
Rappel : Bitcoin fonctionne avec des UTXO
Pour comprendre Ordinals et Runes, il faut d'abord comprendre le modèle UTXO (Unspent Transaction Output, sortie de transaction non dépensée). Sur Bitcoin, votre solde n'est pas un chiffre sur un compte : c'est la somme de plusieurs « pièces » (les UTXO) de montants variés, chacune verrouillée par une condition de dépense.
Quand vous envoyez des bitcoins, votre wallet choisit une ou plusieurs de ces pièces, les consomme entièrement et crée de nouvelles sorties : une pour le destinataire, une autre (la monnaie, ou « change ») qui revient vers vous. Ce choix est normalement automatique et invisible. Avec les Ordinals et les Runes, il devient critique.
Ordinals : numéroter les satoshis
Le satoshi (sat) est la plus petite unité du bitcoin (0,00000001 BTC). La théorie des Ordinals, lancée en janvier 2023, est un schéma de numérotation : chaque sat reçoit un numéro selon l'ordre dans lequel il a été miné, puis ce numéro est suivi de transaction en transaction selon une règle « premier entré, premier sorti ».
Il est important de comprendre qu'il s'agit d'une convention : le protocole Bitcoin lui-même ne connaît pas ces numéros. Ce sont des logiciels appelés indexeurs qui appliquent la règle et calculent quel sat se trouve dans quel UTXO.
Les inscriptions
Une inscription consiste à attacher un contenu arbitraire (image, texte, code…) à un sat précis. Le résultat est souvent présenté comme un « NFT sur Bitcoin », avec une différence : le contenu est stocké directement dans la blockchain, pas sur un serveur externe.
Taproot et le witness
Les inscriptions s'appuient sur Taproot, une mise à jour de Bitcoin activée en novembre 2021, et sur le witness (les données de signature d'une transaction, séparées depuis SegWit).
Selon la documentation Ordinals, le contenu est placé dans un script Taproot, à l'intérieur d'une structure appelée enveloppe : une condition jamais exécutée (OP_FALSE OP_IF … OP_ENDIF) qui contient les données. Comme cette enveloppe ne s'exécute pas, elle ne change rien à la logique de dépense. Le witness bénéficiant d'une réduction de poids dans le calcul des frais, ce stockage est relativement économique.
La création se fait en deux étapes :
- Commit : une transaction crée une sortie Taproot qui « s'engage » sur le script contenant l'inscription.
- Reveal : une seconde transaction dépense cette sortie, ce qui révèle le contenu sur la chaîne.
L'inscription est alors liée au premier sat de l'entrée de la transaction de révélation (sauf paramètre contraire). Chaque bloc de données est limité à 520 octets, d'où plusieurs blocs pour les gros fichiers.
BRC-20 : des tokens sur des inscriptions
BRC-20 est un standard expérimental apparu en 2023 qui utilise des inscriptions contenant du texte JSON pour créer des tokens fongibles. Trois opérations existent : deploy (créer le token), mint (émettre des unités) et transfer (déplacer un solde).
Deux points à bien comprendre :
- Les soldes n'existent que dans les indexeurs. Bitcoin enregistre des inscriptions JSON ; ce sont des logiciels externes qui les interprètent et calculent qui possède quoi.
- Un transfert se fait en deux temps : vous inscrivez d'abord une opération « transfer », puis vous envoyez cette inscription au destinataire.
La documentation BRC-20 met en garde contre l'envoi d'inscriptions vers des adresses non compatibles, qui peut rendre les tokens irrécupérables, et contre certains services qui inscrivent d'abord vers leur propre adresse avant de transférer au client.
Runes : des tokens fongibles natifs aux UTXO
Le protocole Runes a été activé au bloc 840 000, celui du halving d'avril 2024. Contrairement aux inscriptions (uniques), les unités d'une rune sont interchangeables, comme des tokens classiques.
Son fonctionnement est plus proche du modèle Bitcoin :
- Les soldes de runes sont attachés aux UTXO, pas à des inscriptions JSON.
- Les instructions sont placées dans un runestone, un message stocké dans une sortie
OP_RETURNde la transaction (au maximum un par transaction). - Etching : création d'une rune, avec un nom, une divisibilité, un symbole, une éventuelle part pré-minée et des conditions de mint.
- Mint : tant que les conditions sont ouvertes, n'importe qui peut créer des unités.
- Transfert : les runes en entrée sont réparties sur les sorties via des « edicts » ; à défaut, elles vont vers la première sortie qui n'est pas un
OP_RETURN.
Le piège majeur s'appelle le cénotaphe : un runestone mal formé. La documentation est explicite : les runes présentes en entrée d'une transaction contenant un cénotaphe sont brûlées, c'est-à-dire définitivement détruites.
Le risque central : dépenser le mauvais UTXO
Un wallet Bitcoin classique ne « voit » ni les inscriptions ni les runes. Pour lui, un UTXO de quelques milliers de sats contenant une inscription rare n'est qu'une petite pièce parmi d'autres. Lors d'un envoi ordinaire, il peut donc :
- utiliser cet UTXO pour payer des frais de transaction, et transférer l'inscription au mineur ;
- l'envoyer au destinataire en même temps que les bitcoins ;
- consommer un UTXO porteur de runes sans runestone correct, et perdre ou mal répartir les runes.
La parade s'appelle le contrôle des pièces (coin control) : la possibilité de choisir manuellement quels UTXO dépenser ou de « geler » certains UTXO. Les wallets compatibles Ordinals et Runes gèrent cela automatiquement, en séparant souvent une adresse pour les bitcoins « normaux » et une adresse Taproot pour les actifs.
Les L2 et sidechains de Bitcoin
Bitcoin est volontairement limité en fonctionnalités. Plusieurs projets proposent d'aller plus loin, avec des modèles de sécurité très différents. Le vocabulaire « layer 2 » est utilisé de façon large et parfois abusive : la vraie question est qui peut bloquer ou détourner vos BTC.
Lightning Network
Réseau de canaux de paiement : les fonds restent sur des sorties Bitcoin contrôlées par les participants, qui peuvent toujours fermer le canal sur la chaîne principale. Il est pensé pour les paiements rapides. Nous lui consacrons un guide dédié.
Liquid
Liquid est une sidechain fédérée. Selon sa documentation technique, les blocs sont produits toutes les minutes et signés par un ensemble prédéfini d'opérateurs appelés functionaries ; au moins deux tiers des signataires doivent signer chaque bloc. Les BTC déposés deviennent du L-BTC, adossé à des BTC conservés par ces membres.
- Un dépôt (peg-in) demande 102 confirmations Bitcoin.
- Un retrait (peg-out) prend en général entre 11 et 35 minutes selon la documentation.
- Les montants et types d'actifs sont masqués par défaut (transactions confidentielles).
- Hypothèse de confiance : la fédération détient la garde des BTC. Si un tiers ou plus des functionaries est hors ligne, le réseau s'arrête.
Stacks et sBTC
Stacks est une blockchain séparée, dotée de son propre token (STX) et de contrats intelligents, dont le consensus (Proof of Transfer) s'ancre sur Bitcoin. Son actif sBTC représente des BTC déposés dans un portefeuille contrôlé par un ensemble de signataires.
Selon la proposition SIP-028 détaillée par Hiro, les premières phases prévoyaient 15 signataires sélectionnés, avec un seuil de 70 % (11 sur 15) pour les opérations du bridge, et une évolution annoncée vers un ensemble ouvert et tournant. Vérifiez l'état actuel sur la documentation officielle avant d'y déposer des fonds.
Tableau des hypothèses de confiance
| Solution | Qui garde les BTC ? | Point de vigilance |
|---|---|---|
| Lightning | Vous (via des canaux) | Wallet en ligne, liquidité des canaux |
| Liquid | Fédération de functionaries | Garde collective, arrêt possible |
| Stacks / sBTC | Ensemble de signataires | Seuil de signatures, gouvernance |
D'autres projets (rollups, sidechains, solutions à validation fusionnée) existent. Posez-vous toujours les mêmes questions : où sont les BTC, qui peut signer pour les déplacer, et comment en sortir si l'opérateur disparaît ?
Exemple concret
Vous possédez 0,05 BTC et une inscription achetée sur une place de marché, dans un wallet compatible Ordinals.
- Votre wallet affiche deux adresses : une pour les paiements, une Taproot (commençant par
bc1p) qui contient l'inscription. - Vous souhaitez un jour importer la même phrase de récupération dans un wallet Bitcoin classique pour envoyer 0,02 BTC. Ne le faites pas sans coin control : ce wallet pourrait sélectionner l'UTXO de l'inscription.
- Pour envoyer l'inscription à un ami, vérifiez que son adresse est une adresse Taproot gérée par un wallet compatible, puis utilisez la fonction « envoyer l'inscription » de votre wallet.
- Avant de signer, lisez le détail de la transaction : quelles entrées sont dépensées, quelles sorties sont créées, et à quel niveau de frais.
Les erreurs à éviter
- Utiliser un wallet non compatible pour une adresse qui contient des inscriptions ou des runes.
- Déposer des inscriptions ou des runes sur une plateforme qui ne les prend pas explicitement en charge.
- Confondre « L2 » et sécurité Bitcoin : une sidechain ou un bridge ajoute un tiers de confiance.
- Signer des PSBT (transactions Bitcoin partiellement signées) sur des sites de mint inconnus sans comprendre les entrées engagées : c'est un vecteur de vol classique.
- Payer des frais excessifs lors d'un mint très demandé : en période d'engouement, les frais du réseau peuvent grimper fortement.
- Oublier que la valeur dépend des indexeurs : si un indexeur change d'interprétation, l'affichage de vos actifs peut changer.
Checklist avant d'interagir
- Mon wallet affiche-t-il explicitement les inscriptions et les runes ?
- Mes actifs sont-ils sur une adresse séparée de mes bitcoins de paiement ?
- Ai-je vérifié chaque entrée et sortie avant de signer ?
- Pour un L2 ou une sidechain : qui détient les BTC, et comment les récupérer ?
Ce guide est une information générale et ne constitue pas un conseil en investissement.
À retenir
- Ordinals numérote les satoshis et permet d'y attacher des inscriptions stockées dans le witness grâce à Taproot ; ces conventions sont interprétées par des indexeurs.
- BRC-20 crée des tokens via des inscriptions JSON, tandis que Runes, activé au halving d'avril 2024, attache des soldes fongibles aux UTXO.
- Le principal risque est de dépenser par erreur un UTXO porteur d'actifs : utilisez un wallet compatible ou le coin control.
- Un runestone mal formé (cénotaphe) brûle les runes en entrée.
- Les « L2 » de Bitcoin reposent sur des hypothèses de confiance variées : fédération pour Liquid, ensemble de signataires pour sBTC, canaux pour Lightning.