Memecoins : mécaniques et risques (launchpads, bonding curves)
Launchpads, bonding curves, migration vers un DEX, snipers et insiders : comment naissent les memecoins et pourquoi si peu survivent.
L’essentiel
Qu'est-ce qu'un memecoin ?
Un memecoin est un token (un actif numérique créé sur une blockchain existante, comme Solana, Ethereum ou Base) inspiré d'une blague, d'un animal, d'une personnalité ou d'une tendance Internet. Contrairement à un token de protocole, il ne donne généralement accès à aucun service, aucun revenu et aucun droit de vote significatif.
Son prix dépend donc surtout de trois choses : la visibilité sur les réseaux sociaux, la liquidité disponible pour acheter et vendre, et la confiance (souvent fragile) dans le fait que les premiers détenteurs ne vont pas tout revendre d'un coup.
Ce n'est pas un jugement moral : certains utilisateurs y voient un divertissement ou une forme d'expression culturelle. Mais il faut l'aborder en connaissant les règles du jeu, qui sont très défavorables à la plupart des participants.
Le launchpad : créer un token en quelques clics
Avant 2024, lancer un token demandait de déployer un smart contract, puis de créer soi-même une réserve de liquidité (un « pool ») sur un DEX, c'est-à-dire un échange décentralisé. Cela prenait du temps et un minimum de compétences.
Les launchpads de memecoins, dont Pump.fun sur Solana est l'exemple le plus connu, ont simplifié tout cela. Le créateur choisit un nom, un symbole et une image ; la plateforme crée le token avec une offre fixe et le met immédiatement en vente via une bonding curve. Aucune liquidité de départ n'est exigée du créateur.
Résultat : le nombre de tokens a explosé. Selon une analyse de Galaxy Research relayée par BeInCrypto (octobre 2025), Solana comptait environ 32 millions de tokens, dont quelque 12,9 millions créés via Pump.fun.
La bonding curve expliquée
Le principe
Une bonding curve (courbe de liaison) est une formule mathématique qui fixe le prix d'un token en fonction de la quantité déjà achetée. Il n'y a ni carnet d'ordres ni teneur de marché : c'est le smart contract qui vend et rachète les tokens.
D'après la documentation de Pump.fun, sa courbe fonctionne comme un AMM à produit constant (le même type de formule qu'Uniswap), avec deux réserves « virtuelles » : du SOL et des tokens. Concrètement :
- chaque achat fait monter le prix ;
- chaque vente le fait baisser ;
- plus l'ordre est gros, plus l'impact sur le prix est important.
Le prix est donc entièrement déterministe : il dépend uniquement de la quantité de tokens en circulation sur la courbe.
Les frais
La documentation indique que la bonding curve de Pump.fun prélève 1,25 % de frais au total sur chaque transaction, partagés entre le créateur du token et le protocole. Ces pourcentages peuvent évoluer : vérifiez toujours la grille de frais officielle au moment où vous lisez ces lignes.
Pourquoi c'est attractif… et piégeux
La courbe résout le problème du « démarrage à froid » : un token est achetable dès la première seconde. Mais elle crée aussi un avantage structurel pour ceux qui achètent en premier. Celui qui entre au tout début de la courbe paie un prix très bas ; ceux qui arrivent ensuite paient plus cher et servent, en pratique, de contrepartie aux premiers quand ils revendent.
La « graduation » : migration vers un DEX
Quand la capitalisation du token atteint un seuil défini par la plateforme, la bonding curve se ferme. Chez Pump.fun, la documentation précise que toute la liquidité est alors migrée automatiquement et de façon irréversible vers PumpSwap, le DEX de la plateforme. On parle de graduation (le token « sort diplômé » de la courbe).
Après la migration, le SOL et les tokens accumulés forment la réserve de liquidité officielle. Pump.fun indique ne pas ajouter ni retirer cette liquidité ensuite, et que le pool appartient au protocole : le créateur ne peut donc pas simplement « tirer » cette liquidité-là.
Attention toutefois à une idée reçue : une liquidité verrouillée n'empêche pas une chute de prix. Si les premiers acheteurs détiennent une grosse partie de l'offre, ils peuvent tout revendre dans le pool et faire s'effondrer le cours. C'est la différence entre un rug pull « technique » et un simple dump, que détaille le guide Repérer un rug pull.
Très peu de tokens atteignent d'ailleurs ce stade : la grande majorité meurt sur la courbe, faute d'acheteurs.
Snipers, bundlers et insiders : qui achète en premier ?
Sur un launchpad, les premières secondes sont décisives. Plusieurs acteurs cherchent à y être avant vous.
Les snipers
Un sniper est un bot qui surveille la création de nouveaux tokens et achète automatiquement dans les tout premiers blocs, avant qu'un humain ait eu le temps de cliquer. Son objectif est de revendre dès que les acheteurs suivants font monter le prix.
Les bundlers
Le bundling consiste, pour le créateur ou des proches, à regrouper dans la même transaction ou le même bloc la création du token et des achats depuis plusieurs portefeuilles. Cela permet d'acquérir une part importante de l'offre au prix le plus bas, tout en la répartissant sur des adresses différentes pour masquer la concentration. Le rapport de Solidus Labs mentionne justement le « sniping dans le même bloc financé par le déployeur » comme schéma observé sur Pump.fun.
Les insiders et les influenceurs
Les insiders sont les personnes qui savent qu'un token va être lancé ou promu avant le public : l'équipe, ses proches, parfois des influenceurs rémunérés (souvent appelés KOL, « key opinion leaders »). Ils achètent tôt, font la promotion, puis revendent pendant la vague d'achats qu'ils ont provoquée.
Galaxy Research, cité par BeInCrypto, résume la situation : les principaux gagnants sont les infrastructures (launchpads, DEX, bots de trading) ainsi que les déployeurs, insiders et influenceurs qui conservent une grande part de l'offre. Pour les autres, l'étude décrit un jeu « PvP » (joueur contre joueur) à espérance négative, avec une durée médiane de détention d'environ 100 secondes.
Ce que disent les chiffres
Quelques données publiques permettent de mesurer l'ampleur du phénomène :
| Source | Constat |
|---|---|
| Solidus Labs (2025) | Plus de 7 millions de tokens Pump.fun analysés, seuls 97 000 gardaient plus de 1 000 $ de liquidité ; 98,6 % classés comme s'étant effondrés en pump-and-dump |
| Solidus Labs (2025) | Environ 93 % de 388 000 pools Raydium présentaient des caractéristiques de « soft rug pull » |
| Chainalysis via The Block (janvier 2025) | Plus de 77 % des portefeuilles détenant le memecoin TRUMP étaient en perte ou avaient gagné moins de 100 $ |
| Galaxy via BeInCrypto (octobre 2025) | 12 tokens représentaient 56 % de la capitalisation totale diluée des tokens Pump.fun |
Ces chiffres doivent être lus avec prudence. Pump.fun a contesté l'étude de Solidus Labs : selon son porte-parole cité par CoinDesk, la plupart des memecoins, comme la plupart des NFT ou des œuvres d'art, ne valent simplement pas grand-chose à long terme, sans que cela relève de la fraude. Quelle que soit l'interprétation, la conclusion pratique reste la même : un token pris au hasard sur un launchpad a une probabilité très élevée de finir à zéro.
Exemple concret
Imaginons Julie, qui voit passer sur un réseau social un nouveau memecoin « CHAT » lancé il y a dix minutes sur un launchpad.
- Ce qu'elle voit : le graphique monte en flèche, des dizaines de messages enthousiastes, un compteur de « graduation » presque plein.
- Ce qu'elle ne voit pas : trois minutes plus tôt, quinze portefeuilles alimentés depuis la même adresse ont acheté dans le bloc de création. Ensemble, ils détiennent une large part de l'offre.
- Ce qui se passe : Julie achète pour 200 € de SOL. Le token atteint le seuil et migre vers le DEX. Dans les minutes qui suivent, les quinze portefeuilles vendent progressivement. Le prix chute de 90 %.
- Le bilan : la liquidité n'a pas été « volée » au sens technique, mais Julie a servi de liquidité de sortie aux premiers acheteurs. Elle a en plus payé des frais à l'achat et paiera des frais pour revendre ce qui reste.
Avant d'acheter, Julie aurait pu ouvrir un explorateur de blocs ou un outil d'analyse de détenteurs pour vérifier la répartition de l'offre (voir Analyser un token on-chain).
Checklist avant de toucher à un memecoin
- Répartition des détenteurs : quel pourcentage de l'offre détiennent les 10 premiers portefeuilles (hors pool de liquidité) ? Plusieurs adresses ont-elles été financées par la même source ?
- Historique du créateur : l'adresse du déployeur a-t-elle déjà lancé des dizaines de tokens abandonnés ?
- Achats dans le premier bloc : y a-t-il eu des achats groupés au moment même de la création ?
- Contrat : sur un launchpad standard, le contrat est générique ; sur un token déployé à la main, vérifiez l'absence de fonctions de mint ou de blocage.
- Source de l'information : qui vous en parle, et a-t-il intérêt à ce que vous achetiez ?
- Montant : n'engagez qu'une somme dont la perte totale ne changerait rien à votre situation.
- Portefeuille dédié : utilisez un portefeuille séparé de votre épargne principale, pour limiter l'exposition en cas de mauvaise signature ou de contrat malveillant.
Les erreurs à éviter
- Acheter parce que « ça monte » : sur une bonding curve, une hausse rapide signifie souvent que les premiers acheteurs attendent justement votre achat pour vendre.
- Confondre graduation et validation : la migration vers un DEX est automatique et ne garantit ni la qualité du projet ni l'absence de dump.
- Croire qu'une liquidité verrouillée protège de tout : elle empêche un retrait de liquidité, pas une vente massive par des gros détenteurs.
- Suivre aveuglément un influenceur : les promotions payées sont fréquentes et rarement signalées clairement.
- Utiliser son portefeuille principal : connecter le portefeuille qui contient votre épargne à des sites de memecoins inconnus augmente le risque de signer une transaction malveillante (voir Phishing et drainers).
- Oublier les frais : frais de plateforme, frais de réseau et glissement de prix (slippage) s'additionnent à chaque aller-retour.
Ce guide est fourni à titre d'information générale et ne constitue ni un conseil en investissement, ni un conseil juridique ou fiscal.
À retenir
- Un launchpad crée un token en quelques clics et le vend via une bonding curve, une formule qui fait monter le prix à chaque achat et baisser à chaque vente.
- La graduation migre automatiquement la liquidité vers un DEX, mais n'empêche pas les gros détenteurs de revendre massivement.
- Snipers, bundlers et insiders achètent dans les premières secondes : les acheteurs suivants leur servent souvent de liquidité de sortie.
- Les études disponibles (Solidus Labs, Chainalysis, Galaxy) montrent qu'une infime minorité de tokens conserve de la valeur et que les gains sont très concentrés.
- Vérifiez la répartition des détenteurs et l'historique du créateur, et n'engagez qu'une somme que vous acceptez de perdre entièrement.
Sources
- Pump.fun — The Pump.fun bonding curve (documentation)
- Solidus Labs — Solana Rug Pulls & Pump-and-Dumps: What Crypto Institutions Must Know
- CoinDesk — 98% of Tokens on Pump.fun Have Been Rug Pulls or an Act of Fraud, New Report Says
- The Block — Half of TRUMP and MELANIA memecoin holders never bought a 'Solana altcoin' before: Chainalysis
- BeInCrypto — Who Really Profits From Meme Coins? Galaxy Says It's Not the Traders