CoinJoin et confidentialité sur Bitcoin
UTXO, coin control, principe du CoinJoin, affaire Samourai, fin du coordinateur Wasabi et règles européennes : le point sur la confidentialité Bitcoin.
L’essentiel
Ce guide est une information générale à visée pédagogique. Il ne constitue ni un conseil juridique, ni un conseil fiscal, ni un conseil en investissement. En cas de doute sur votre situation, consultez un professionnel du droit.
Rappel : pourquoi Bitcoin est traçable
Bitcoin est pseudonyme, pas anonyme. Chaque transaction est publique et permanente. Si une seule de vos adresses est reliée à votre identité (par un exchange avec KYC, un paiement, une publication), tout ce qui en découle peut être suivi. Le guide traçabilité on-chain détaille ces mécanismes.
Pour comprendre la confidentialité sur Bitcoin, il faut d'abord comprendre sa comptabilité particulière.
Le modèle UTXO
Un portefeuille Bitcoin ne contient pas un « solde » unique comme un compte bancaire. Il contient un ensemble de UTXO (Unspent Transaction Outputs, sorties de transaction non dépensées). Chaque UTXO est comme un billet d'un montant précis, attaché à une adresse.
Quand vous payez :
- votre portefeuille choisit un ou plusieurs UTXO dont la somme couvre le paiement et les frais ;
- la transaction les dépense entièrement ;
- elle crée une sortie pour le destinataire et, en général, une sortie de monnaie rendue (le « change ») qui revient vers une nouvelle adresse à vous.
Ce fonctionnement crée des fuites d'information que les analystes exploitent.
Les principales fuites
D'après le wiki Bitcoin consacré à la confidentialité :
- Propriété commune des entrées : si une transaction dépense plusieurs UTXO, on suppose qu'ils appartiennent au même propriétaire. Dépenser ensemble un UTXO issu d'un exchange (lié à votre identité) et un UTXO reçu d'ailleurs relie les deux.
- Identification du change : montants ronds, type d'adresse identique aux entrées, habitudes du logiciel permettent souvent de deviner quelle sortie est la monnaie rendue, et donc de suivre vos fonds.
- Réutilisation d'adresse : recevoir plusieurs fois sur la même adresse prouve que ces paiements concernent la même personne.
- Empreinte du portefeuille : chaque logiciel construit ses transactions à sa manière, ce qui peut révéler le wallet utilisé.
Le coin control : la base de l'hygiène UTXO
Le coin control est une fonction proposée par de nombreux portefeuilles Bitcoin (logiciels de bureau et interfaces de hardware wallets notamment) : au lieu de laisser le logiciel choisir automatiquement les UTXO à dépenser, vous les sélectionnez vous-même.
Associé à l'étiquetage (donner un libellé à chaque UTXO selon sa provenance), il permet de :
- ne pas mélanger des provenances que vous souhaitez garder séparées, par exemple des bitcoins achetés avec KYC et des bitcoins reçus en paiement d'une activité privée ;
- éviter de consolider (regrouper en une seule transaction) trop d'UTXO à la fois, ce qui relie tout votre historique ;
- garder la trace de l'origine de chaque UTXO, ce qui est aussi utile pour votre comptabilité et pour justifier l'origine de vos fonds.
Checklist d'hygiène UTXO
- Une nouvelle adresse de réception à chaque paiement
- Étiqueter chaque UTXO à la réception (source, date, motif)
- Utiliser le coin control pour choisir les UTXO dépensés
- Ne pas fusionner des UTXO de provenances différentes sans raison
- Conserver les justificatifs d'achat et de réception
Ces pratiques sont parfaitement légales et n'impliquent aucun service tiers. Elles constituent l'essentiel de la confidentialité accessible à la plupart des utilisateurs.
Le principe du CoinJoin
Le CoinJoin a été décrit publiquement par le développeur Bitcoin Gregory Maxwell. L'idée repose sur une propriété simple : dans une transaction Bitcoin, chaque entrée est signée indépendamment. Plusieurs personnes peuvent donc construire ensemble une seule transaction, chacune apportant ses propres entrées et signant uniquement les siennes.
Le fonctionnement général :
- les participants apportent des UTXO en entrée ;
- la transaction crée des sorties de montants identiques pour chacun ;
- chaque participant vérifie la transaction et signe ses propres entrées ;
- la transaction n'est valide que si tous ont signé.
Résultat : pour un observateur, il devient difficile de savoir quelle sortie correspond à quelle entrée. L'heuristique de propriété commune des entrées est volontairement mise en défaut, puisque les entrées appartiennent à des personnes différentes.
Ce que le CoinJoin n'est pas
Contrairement à un « mixeur » centralisé classique où l'on envoie ses fonds à un service qui en renvoie d'autres, le CoinJoin ne nécessite pas de confier ses bitcoins à un tiers : aucun participant ni coordinateur ne peut dépenser les fonds des autres, puisque chaque signature est requise. En pratique, beaucoup d'implémentations utilisent toutefois un coordinateur, un serveur qui organise les tours et assemble la transaction.
Les limites techniques
Le wiki Bitcoin rappelle plusieurs limites :
- la monnaie rendue non mélangée peut révéler les montants des participants ;
- le nombre de participants par transaction (l'« ensemble d'anonymat ») est limité ;
- une mauvaise utilisation après le CoinJoin (regrouper les sorties mélangées, les renvoyer vers une adresse liée à votre identité) peut annuler l'effet recherché ;
- une transaction CoinJoin est reconnaissable comme telle sur la blockchain. Elle cache les liens internes, pas le fait qu'un CoinJoin a eu lieu.
Ce dernier point est essentiel pour la suite : les sociétés d'analyse et les plateformes régulées savent identifier ces transactions.
Le tournant juridique de 2024
L'affaire Samourai Wallet
Le 24 avril 2024, le parquet fédéral du district sud de New York (SDNY) a annoncé l'arrestation des deux cofondateurs de Samourai Wallet, un portefeuille Bitcoin mobile. Le ministère américain de la Justice le décrivait comme un service de mixage non custodial, dont la société opérait des serveurs centraux et percevait des frais sur des fonctions comme « Whirlpool » (coordination de transactions entre utilisateurs pour masquer l'origine des fonds) et « Ricochet » (ajout de transactions intermédiaires pour compliquer le traçage).
Les chefs d'accusation initiaux étaient le complot en vue de blanchiment d'argent et le complot en vue d'exploiter une activité de transmission de fonds sans licence. L'un des fondateurs a été arrêté aux États-Unis, l'autre au Portugal, puis extradé.
Selon le communiqué du SDNY, les deux fondateurs ont été condamnés en novembre 2025 à respectivement cinq et quatre ans de prison, assortis chacun d'une amende de 250 000 dollars. Les autorités américaines leur reprochaient d'avoir facilité le blanchiment de plus de 237 millions de dollars de produits criminels.
Cette affaire a eu un fort retentissement, car elle visait des développeurs et opérateurs d'un logiciel, et pas seulement des utilisateurs ayant blanchi des fonds.
La fin du coordinateur Wasabi (zkSNACKs)
Wasabi Wallet est un portefeuille Bitcoin open source dont la fonction CoinJoin s'appuyait par défaut sur un coordinateur exploité par la société zkSNACKs. Quelques semaines après l'affaire Samourai, zkSNACKs a annoncé l'arrêt de son service de coordination au 1er juin 2024, en expliquant avoir besoin de « retrouver davantage de certitude » juridique avant d'aller plus loin.
Selon l'annonce, le logiciel reste utilisable comme portefeuille Bitcoin classique. D'autres logiciels qui s'appuyaient sur ce coordinateur (l'annonce cite notamment Trezor Suite et BTCPay Server) ont aussi été affectés.
Plateformes régulées et fonds issus de CoinJoin
Les exchanges et prestataires régulés utilisent des outils d'analyse blockchain qui attribuent des scores de risque selon l'historique des fonds. Des bitcoins dont l'historique récent comprend un CoinJoin ou un service de mixage peuvent être considérés comme à risque. Selon la politique de la plateforme, cela peut entraîner :
- des questions sur l'origine des fonds ;
- une demande de justificatifs ;
- le blocage ou le refus du dépôt ;
- dans certains cas, la clôture du compte.
Même si vos fonds ont une origine parfaitement légale, vous devez donc être en mesure de le démontrer.
Le cadre européen et français
Ce qui existe déjà
En France comme dans l'Union européenne, le blanchiment d'argent est une infraction pénale, et les prestataires de services sur crypto-actifs sont soumis à des obligations de lutte contre le blanchiment (identification des clients, surveillance des transactions, déclarations de soupçon). Depuis fin 2024, le règlement européen sur les transferts de fonds (dit « travel rule ») impose en outre la transmission d'informations sur l'expéditeur et le bénéficiaire lors des transferts entre prestataires.
Le règlement anti-blanchiment (AMLR)
Le paquet anti-blanchiment adopté par l'Union européenne en mai 2024 comprend un règlement directement applicable, souvent appelé AMLR (règlement (UE) 2024/1624). Selon l'analyse du cabinet Freshfields, il :
- étend l'interdiction des comptes anonymes aux comptes de crypto-actifs anonymes ;
- interdit aux prestataires régulés de tenir des comptes permettant de détenir des crypto-actifs renforçant l'anonymat ;
- impose des mesures de vigilance renforcées pour les transactions impliquant des portefeuilles auto-hébergés.
Le règlement s'applique trois ans après son entrée en vigueur, soit à partir de juillet 2027. Il vise les entités assujetties (exchanges, banques, dépositaires), pas la détention individuelle en auto-conservation. Mais il confirme une tendance nette : les plateformes régulées européennes seront de plus en plus strictes vis-à-vis des fonds et des outils perçus comme anonymisants.
Exemple concret
Marc détient des bitcoins achetés sur un exchange européen avec KYC. Il souhaite simplement que son épicier, à qui il paie parfois en bitcoin, ne voie pas l'ensemble de son épargne.
Solution légale et sans service tiers : Marc crée un portefeuille séparé pour les dépenses courantes, qu'il alimente ponctuellement avec un UTXO de petit montant choisi par coin control et étiqueté « dépenses ». Son épargne reste sur des UTXO qu'il ne mélange jamais aux dépenses. Il conserve ses relevés d'achat.
Si Marc envisageait un CoinJoin, il devrait d'abord mesurer les conséquences : difficulté possible à redéposer ces fonds sur une plateforme régulée, questions sur l'origine des fonds, cadre juridique mouvant. Pour un simple besoin de discrétion vis-à-vis d'un commerçant, la séparation des portefeuilles suffit largement.
Les erreurs à éviter
- Confondre confidentialité et dissimulation. Protéger sa vie privée est légitime ; chercher à dissimuler l'origine de fonds ou à tromper une plateforme ou l'administration peut constituer une infraction.
- Laisser le portefeuille choisir les UTXO au hasard. C'est la cause la plus fréquente de liens involontaires entre vos différentes provenances.
- Consolider tous ses UTXO en une seule fois « pour faire le ménage » : vous reliez tout votre historique en une transaction.
- Croire qu'un CoinJoin rend invisible. La transaction est reconnaissable, et une mauvaise utilisation ultérieure peut annuler son effet.
- Supposer qu'un exchange acceptera tout dépôt. Des fonds au passé jugé à risque peuvent être bloqués, même s'ils sont d'origine légale.
- Perdre ses justificatifs. Sans historique d'achat, il devient difficile de prouver l'origine de vos bitcoins, auprès d'une plateforme ou de votre banque.
- Ignorer l'évolution du droit. Les affaires américaines de 2024 et l'AMLR européen montrent que le cadre change vite ; renseignez-vous avant d'utiliser un outil de confidentialité.
À retenir
- Sur Bitcoin, la confidentialité se joue d'abord au niveau des UTXO : réutilisation d'adresse, fusion de provenances et monnaie rendue créent des liens.
- Le coin control et l'étiquetage des UTXO sont des pratiques simples, légales et efficaces pour limiter ces fuites.
- Le CoinJoin combine les entrées de plusieurs utilisateurs dans une transaction, sans leur faire perdre le contrôle de leurs fonds, mais il reste identifiable et a des limites.
- En 2024, les fondateurs de Samourai Wallet ont été poursuivis aux États-Unis (condamnés en 2025) et le coordinateur de Wasabi a été fermé.
- Les plateformes régulées peuvent bloquer ou questionner des fonds passés par un CoinJoin, et l'AMLR européen durcira les règles à partir de juillet 2027.
- Conservez toujours les justificatifs de l'origine de vos fonds, et demandez l'avis d'un professionnel en cas de doute juridique.
Sources
- Bitcoin Wiki — CoinJoin
- Bitcoin Wiki — Privacy
- U.S. Department of Justice (SDNY) — Founders And CEO Of Cryptocurrency Mixing Service Arrested And Charged (24 avril 2024)
- U.S. Department of Justice (SDNY) — Founders Of Samourai Wallet Cryptocurrency Mixing Service Sentenced To Five And Four Years In Prison
- Wasabi Wallet Blog — zkSNACKs is Discontinuing its Coinjoin Coordination Service 1st of June
- Freshfields — The European AML package: what's in it for the crypto industry?