Transmettre ses cryptos : préparer son héritage
Sans préparation, des cryptos en auto-conservation peuvent disparaître avec vous. Inventaire, partage des accès, succession : la méthode pas à pas.
L’essentiel
Ce guide est une information générale : il ne constitue ni un conseil juridique, ni un conseil fiscal. Pour votre situation personnelle, adressez-vous à un notaire ou à un professionnel du droit.
Pourquoi des cryptos peuvent disparaître à votre décès
Un compte bancaire ou un compte-titres est connu de l'administration et de l'établissement qui le tient. À votre décès, le notaire et vos héritiers disposent de procédures pour le retrouver et le débloquer.
Avec des cryptos en auto-conservation (« self-custody », c'est-à-dire que vous détenez vous-même les clés, sur un hardware wallet ou une application), il n'existe pas d'intermédiaire. Les fonds sont contrôlés par une clé privée, elle-même dérivée d'une phrase de récupération (seed phrase, généralement 12 ou 24 mots). Quiconque possède cette phrase contrôle les fonds ; sans elle, personne ne peut les récupérer, pas même un juge ou un notaire.
Deux risques opposés sont donc à gérer :
- Le risque de perte : personne ne connaît l'existence des fonds, ou la phrase est introuvable, illisible, protégée par un code que personne ne connaît.
- Le risque de vol : la phrase est trop facilement accessible, et un tiers (cambrioleur, proche mal intentionné, escroc) peut vider le wallet de votre vivant.
Tout l'enjeu est de trouver un équilibre entre ces deux risques. Les notaires le rappellent eux-mêmes : sans les accès, les héritiers ne peuvent pas accéder aux wallets, et il est conseillé de faire l'inventaire de ses biens numériques, de leur emplacement et de leurs modalités d'accès.
Étape 1 : rédiger un inventaire qui n'expose pas vos secrets
La première chose à préparer est un document d'inventaire. Il décrit ce que vous possédez et où, mais il ne doit jamais contenir la phrase de récupération elle-même. Ce document peut être remis à un proche ou au notaire sans danger immédiat.
Ce que l'inventaire peut contenir
- La liste des plateformes d'échange où vous avez un compte (nom de la plateforme, adresse e-mail utilisée, pays de la société).
- La liste des wallets en auto-conservation : type d'appareil ou d'application, réseaux utilisés (Bitcoin, Ethereum, etc.).
- Des adresses publiques : elles permettent de constater les soldes sur un explorateur de blocs sans donner aucun pouvoir sur les fonds.
- L'emplacement des éléments d'accès (par exemple : « phrase de récupération dans l'enveloppe scellée confiée à Maître X » ou « appareil dans le coffre de la maison »).
- L'existence éventuelle d'une passphrase (le « 25e mot » BIP-39) et l'endroit où elle est conservée, sans l'écrire.
- Les éventuelles positions particulières : cryptos en staking, prêtées sur un protocole, ou placées dans un wallet multisig.
- Une notice simple pour une personne non initiée : qui contacter, quelles erreurs ne pas commettre (ne jamais saisir la phrase sur un site web, se méfier des « services de récupération » qui prennent contact spontanément).
Ce qu'il ne doit pas contenir
- Aucune phrase de récupération, même partielle.
- Aucun code PIN d'appareil ni mot de passe de plateforme en clair.
- Aucune passphrase BIP-39.
Mettez ce document à jour régulièrement, par exemple une fois par an ou à chaque changement important (nouveau wallet, nouvelle plateforme).
Étape 2 : choisir une stratégie de partage des accès
Il n'existe pas de méthode parfaite. Voici les principales approches, de la plus simple à la plus technique.
La lettre scellée
Vous inscrivez la phrase de récupération (et la passphrase le cas échéant) sur un support papier ou métal, placé dans une enveloppe scellée. L'enveloppe est conservée en lieu sûr : coffre personnel, coffre bancaire, ou chez un tiers de confiance.
- Avantages : simple, compréhensible par tous, sans technologie.
- Limites : l'enveloppe reste un point unique de défaillance. Si elle est ouverte, volée ou détruite, les fonds sont exposés ou perdus. Un sceau montre qu'elle a été ouverte, mais n'empêche pas de l'ouvrir.
Une variante consiste à séparer les éléments : la phrase dans une enveloppe, la passphrase dans une autre, confiée à une personne différente.
Le notaire
Vous pouvez mentionner vos actifs numériques dans votre testament et en parler à votre notaire. Les notaires recommandent d'inclure explicitement ces actifs dans la préparation de sa succession et de conserver les clés de façon sécurisée. Attention toutefois : un testament est destiné à être lu par plusieurs personnes au moment de la succession. Il est plus prudent d'y indiquer l'existence des actifs et l'endroit où trouver les accès plutôt que la phrase de récupération elle-même. Demandez à votre notaire comment il peut conserver un pli confidentiel et dans quelles conditions il le remettrait.
Le multisig
Un wallet multisig (multi-signatures) exige plusieurs clés pour autoriser une transaction, par exemple 2 clés sur 3. Chaque clé a sa propre phrase de récupération. Vous pouvez en garder deux et en confier une à un proche, ou répartir les clés entre vous, un héritier et un tiers de confiance.
- Avantages : aucune personne seule ne peut dépenser les fonds ; la perte d'une clé n'est pas fatale.
- Limites : plus complexe à mettre en place et à utiliser. Vos héritiers devront comprendre comment reconstituer la signature. Il faut aussi conserver la configuration du multisig (sur Bitcoin, le « descripteur » ou les clés publiques de tous les participants ; sur Ethereum, l'adresse du contrat et le réseau), sans quoi même les bonnes clés peuvent ne pas suffire à retrouver les fonds.
Le partage de secret de Shamir (SLIP-39)
Le partage de secret de Shamir est une méthode mathématique qui découpe un secret en N parts (« shares »), dont un nombre minimal T suffit à le reconstituer. Par exemple, 3 parts dont 2 suffisent (schéma « 2 sur 3 »). Le standard SLIP-39, publié par SatoshiLabs, applique cette méthode aux phrases de récupération et est pris en charge par certains hardware wallets.
Points importants à comprendre :
- Ce n'est pas un découpage de la phrase en morceaux. Couper une phrase BIP-39 de 24 mots en trois tiers est une mauvaise idée : chaque tiers révèle une partie du secret et réduit l'effort nécessaire pour deviner le reste. Avec SLIP-39, au contraire, le standard précise que posséder moins de parts que le seuil ne révèle aucune information sur le secret.
- Chaque part est une liste de mots, de 20 mots (secret de 128 bits) ou 33 mots (secret de 256 bits). Les premiers mots contiennent un identifiant commun, ce qui permet de vérifier que l'on combine bien des parts du même ensemble.
- Des groupes sont possibles : SLIP-39 autorise un découpage à deux niveaux, par exemple exiger à la fois 2 parts sur 3 détenues par la famille et 1 part sur 2 détenue par des tiers.
- SLIP-39 et BIP-39 sont incompatibles. Une phrase BIP-39 existante ne peut pas être simplement « convertie » en parts SLIP-39 standard ; en pratique, il faut créer un nouveau wallet en mode SLIP-39 et y transférer les fonds. Les parts ne fonctionnent qu'avec un logiciel ou un appareil qui prend en charge SLIP-39.
- Une passphrase peut s'ajouter : elle chiffre le secret, et une passphrase erronée ouvre simplement un autre wallet, sans message d'erreur. Si vous en utilisez une, vos héritiers doivent pouvoir la retrouver.
Shamir répartit le risque, mais ajoute de la complexité. Ne l'utilisez que si vous maîtrisez l'outil et si vous laissez des instructions claires.
Tableau récapitulatif
| Méthode | Principal atout | Principale limite |
|---|---|---|
| Lettre scellée | Simplicité | Point unique de défaillance |
| Notaire / testament | Cadre juridique | Le testament ne doit pas contenir la phrase |
| Multisig | Aucune personne seule ne dépense | Complexité, configuration à conserver |
| Shamir (SLIP-39) | Aucune part isolée ne révèle le secret | Incompatible BIP-39, outil spécifique |
Étape 3 : les comptes sur plateformes d'échange
Les cryptos détenues sur une plateforme d'échange (exchange) sont dans une situation différente : c'est la plateforme qui détient les clés. Vos héritiers n'ont pas besoin de phrase de récupération, mais ils doivent savoir que le compte existe.
Les plateformes ont en général une procédure dédiée aux comptes de personnes décédées. À titre d'illustration, le centre d'aide de Coinbase demande notamment un certificat de décès, des documents successoraux désignant les personnes habilitées, une pièce d'identité de ces personnes et une lettre signée indiquant où transférer les actifs. Il précise aussi qu'il n'est pas possible de désigner un bénéficiaire sur un compte individuel. Les documents exacts varient selon la plateforme et le pays ; en France, le document successoral usuel est l'acte de notoriété établi par un notaire.
Conseils pratiques :
- Listez vos plateformes dans votre inventaire, avec l'adresse e-mail associée.
- Ne transmettez pas vos mots de passe ou votre double authentification pour que vos proches « se connectent à votre place » : utiliser le compte d'une personne décédée peut enfreindre les conditions d'utilisation et compliquer la succession. La voie normale est la procédure officielle de la plateforme.
Ce qui se passe en France lors de la succession
En France, les cryptos font partie du patrimoine transmis, comme les autres biens. Quelques repères généraux :
- La déclaration de succession est déposée par les héritiers. Selon impots.gouv.fr, elle doit l'être dans les 6 mois suivant le décès lorsqu'il a eu lieu en France (12 mois dans les autres cas), et elle comporte l'inventaire et l'évaluation de l'actif et du passif. Des seuils en dessous desquels la déclaration n'est pas exigée existent ; ils sont précisés sur impots.gouv.fr.
- Le notaire est obligatoire dans certains cas, notamment en présence d'un bien immobilier, comme le rappelle service-public.fr. Il établit aussi les documents qui prouvent la qualité d'héritier.
- Les cryptos doivent être déclarées dans l'actif successoral. Encore faut-il que les héritiers et le notaire en connaissent l'existence : c'est précisément le rôle de votre inventaire.
Les questions d'évaluation et de partage entre héritiers relèvent du notaire. Si vos proches retrouvent des cryptos, ils ont intérêt à en informer celui-ci rapidement.
Exemple concret
Claire détient des bitcoins sur un hardware wallet, de l'ether sur un wallet logiciel et un compte sur une plateforme européenne. Voici ce qu'elle met en place :
- Elle rédige un inventaire : nom de la plateforme et e-mail du compte, types de wallets, adresses publiques, emplacement des accès. Aucune phrase n'y figure.
- Elle crée un nouveau wallet en mode SLIP-39 « 2 sur 3 » et y transfère ses bitcoins. Une part est dans son coffre personnel, une part chez sa sœur, une part dans un pli confidentiel confié à son notaire.
- Elle ajoute une notice : « Deux parts sur trois suffisent. Les parts ne se saisissent que sur un appareil compatible SLIP-39, jamais sur un site web. Contactez Maître X. »
- Elle signale dans son testament l'existence de ses actifs numériques et renvoie à l'inventaire.
- Chaque année, elle vérifie que les parts sont lisibles et que l'inventaire est à jour.
Aucune personne seule, ni sa sœur, ni le notaire, ne peut accéder aux fonds. Mais si Claire disparaît, sa sœur et le notaire peuvent ensemble les reconstituer.
Les erreurs à éviter
- Ne rien dire à personne : c'est la cause de perte la plus fréquente. Au minimum, quelqu'un doit savoir que les actifs existent.
- Écrire la phrase de récupération dans le testament ou dans un e-mail : ces documents circulent ou peuvent être piratés.
- Découper une phrase BIP-39 en morceaux en pensant faire du Shamir : chaque morceau affaiblit la sécurité.
- Oublier la passphrase ou le code PIN : une phrase sans sa passphrase ouvre un autre wallet, vide.
- Oublier la configuration d'un multisig : les clés seules peuvent ne pas suffire.
- Laisser des instructions trop techniques : écrivez pour une personne qui n'a jamais utilisé de crypto.
- Ne jamais mettre à jour : un inventaire vieux de cinq ans peut renvoyer vers des wallets vides ou des plateformes fermées.
- Faire confiance à un « service de récupération » qui contacte vos proches spontanément : c'est un schéma d'arnaque courant.
À retenir
- Des cryptos en auto-conservation que personne ne sait retrouver sont perdues définitivement : la préparation est indispensable.
- Rédigez un inventaire (plateformes, wallets, adresses publiques, emplacement des accès) qui ne contient jamais la phrase de récupération.
- Lettre scellée, notaire, multisig et Shamir (SLIP-39) répartissent différemment le risque de perte et le risque de vol ; aucun n'est parfait.
- SLIP-39 n'est pas un simple découpage de la phrase : moins de parts que le seuil ne révèlent rien, mais il est incompatible avec BIP-39.
- Les comptes sur plateformes se récupèrent via leur procédure officielle, avec les documents successoraux ; en France, les cryptos sont à déclarer dans la succession, avec l'aide du notaire.